Entre 2020 et 2026, les journalistes de l’Ituri ont été confrontés à des arrestations, des menaces de mort, des agressions et des assassinats. L’instauration de l’état de siège, en mai 2021, n’a pas mis fin à ces violences. À l’occasion de la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes, célébrée ce lundi 2 novembre, buniaactualite.cd revient sur près de sept années d’exercice de la liberté de la presse dans cette province de l’est de la République démocratique du Congo.
Le 2 novembre 2026 marque une nouvelle occasion d’interroger la sécurité des journalistes et le traitement judiciaire des crimes commis contre eux. En Ituri, les archives de presse, les témoignages de professionnels des médias et les rapports d’organisations spécialisées font apparaître une succession d’atteintes à la liberté d’informer, avant et pendant l’état de siège.
Dès 2020, alors que la province était encore dirigée par une administration civile, les rapports entre certains services de l’État et les journalistes suscitaient des préoccupations. Le 4 mai de cette année, l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC), section de l’Ituri, révélait avoir enregistré quatre interpellations de journalistes depuis janvier : deux à Mongbwalu, dans le territoire de Djugu, une à Bunia et une autre à Mambasa.
Christine Abeditho, alors présidente intérimaire de l’UNPC/Ituri, dénonçait un climat d’intimidation, des menaces et des difficultés d’accès aux sources officielles. Quelques jours auparavant, le journaliste Richard Pituwa, responsable de la Radio Canal Révélation, avait également dénoncé des pressions et ce qu’il considérait comme un harcèlement judiciaire, après une convocation par les services de renseignements de la police.
Ces incidents montrent que les entraves à la liberté de la presse existaient avant l’instauration de l’état de siège, intervenue le 6 mai 2021. Le changement de régime administratif n’a donc pas constitué le point de départ des difficultés rencontrées par les médias locaux.
Quelques mois après l’entrée en vigueur de cette mesure exceptionnelle, l’Ituri connaissait l’un des drames les plus marquants de son histoire médiatique récente. Dans la nuit du 13 au 14 août 2021, Joël Mumbere Musavuli, directeur de la Radio-Télévision communautaire Babombi, était assassiné à son domicile, dans la région de Biakato, en territoire de Mambasa.
Le journaliste avait auparavant reçu des menaces liées à ses émissions sur l’insécurité, les violations des droits humains et la riposte contre Ebola. Son assassinat avait provoqué l’indignation de Journaliste en danger (JED), de Reporters sans frontières (RSF) et de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, qui réclamaient des enquêtes et des mesures de protection.
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La même année, en septembre, Gloire Mumbesa, directeur de la Radio communautaire Tuungane à Mongbwalu et correspondant de buniaactualite.cd, dénonçait des menaces de mort provenant d’individus se présentant comme des membres de la milice CODECO. Ceux-ci lui reprochaient, selon son témoignage, de diffuser des informations sur les exactions commises contre les populations civiles.
En 2022, la situation demeurait préoccupante. Le 8 juillet, Chadrack Senghi, ancien responsable technique de la Radio Nouvel Horizon de Ndimo, était abattu par un militaire à Otomaber, dans le territoire d’Irumu. L’UNPC le présentait comme un journaliste, tandis que les autorités militaires évoquaient son activité de réparateur de motos et un différend autour d’une réparation.
L’armée avait annoncé l’arrestation du militaire mis en cause. Des audiences devant le tribunal militaire de garnison de Bunia, siégeant à Komanda, avaient débuté en juillet 2022. Les informations consultées ne permettent toutefois pas d’établir l’issue judiciaire définitive de cette affaire ni de confirmer que le meurtre était directement motivé par les activités journalistiques de la victime.
Deux mois plus tard, en septembre 2022, Parfait Katoto, directeur de la Radio communautaire Amkeni Biakato, et Picard Luhavo, journaliste à la Radio-Télévision Mont Bleu de Bunia, étaient victimes d’intrusions d’hommes armés à leurs domiciles. Des téléphones et d’autres biens avaient été emportés. Picard Luhavo avait également rapporté des menaces de mort.
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En 2023, les organisations professionnelles continuaient de dénoncer les intimidations provenant aussi bien de groupes armés que de certains services de l’État. Le 3 mai, l’UNPC/Ituri signalait notamment l’enlèvement, la veille, d’un journaliste conduit dans une zone contrôlée par des miliciens à Djugu, avant d’être libéré.
Selon Christine Abeditho, certains journalistes avaient alors décidé d’éviter les sujets sécuritaires et politiques, tandis que d’autres avaient abandonné leur profession par crainte pour leur sécurité.
La situation ne s’est pas fondamentalement améliorée en 2024. À Biakato, Parfait Katoto était de nouveau contraint de se mettre à l’abri après des menaces attribuées à des hommes armés. À Bunia, le domicile du journaliste Jorkim Pituwa était cambriolé en mai, avec notamment le vol de matériels de production audiovisuelle.
Le 2 novembre 2024, JED annonçait avoir documenté au moins dix cas de menaces de mort ou d’arrestations arbitraires visant des journalistes en Ituri au cours de l’année. Plusieurs professionnels dénonçaient également l’absence de suites judiciaires visibles à leurs plaintes.
Entre mai 2024 et mai 2025, JED recensait onze atteintes à la liberté de la presse dans la province. Ce bilan, légèrement inférieur à celui de la période précédente selon l’organisation, ne traduisait pas pour autant la disparition des risques.
En octobre 2025, une nouvelle controverse éclatait après des déclarations du lieutenant Jules Ngongo, porte-parole de l’armée en Ituri, demandant aux médias de ne plus donner la parole aux personnes contestant une mesure municipale sur la circulation des motocyclistes. Ces propos, rapportés par buniaactualite.cd, soulevaient des interrogations sur les limites de l’intervention des autorités dans les choix éditoriaux des rédactions.
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Le 29 décembre 2025, la communauté médiatique était de nouveau endeuillée par l’assassinat de Thierry Banga Lole, journaliste reporter d’images à la Radio-Télévision nationale congolaise (RTNC), attaqué à son domicile à Bunia.
Son meurtre provoquait une mobilisation exceptionnelle des médias locaux. Plusieurs rédactions, dont buniaactualite.cd, suspendaient leurs activités pendant trois jours en signe de deuil et de protestation.
Contrairement à d’autres affaires pour lesquelles les suites judiciaires demeurent peu documentées, la police annonçait des avancées dans l’enquête. Deux suspects avaient été interpellés début janvier 2026. Le 13 janvier, les autorités policières présentaient plusieurs personnes soupçonnées d’être impliquées dans l’affaire, dont des militaires.
Cependant, en juillet 2026, des voix continuaient de réclamer l’organisation d’un procès public. Aucune décision judiciaire définitive concernant ces suspects n’a pu être confirmée dans les sources consultées pour ce bilan.
Dans son rapport publié en mars 2026 sur les journalistes des Grands Lacs, RSF recensait deux journalistes tués en Ituri depuis 2021 dans des circonstances retenues comme liées à leur profession : Joël Musavuli et Thierry Banga Lole. Le cas de Chadrack Senghi, documenté séparément, illustre l’importance de distinguer le meurtre d’un professionnel des médias d’un assassinat dont le mobile journalistique est établi.
Les menaces se sont poursuivies en 2026. En août, Jovial Kakule Muvunga, journaliste à la Radio-Télé communautaire Babombi, quittait temporairement son domicile après avoir reçu des messages de menaces de mort, selon une alerte de l’APDEF/Mambasa relayée par buniaactualite.cd.
Au-delà de ces violences, les journalistes dénoncent des difficultés persistantes d’accès à l’information. Une étude de Joël Heri Budjo, présentée à l’Université de Bunia en août 2026 et consacrée à la presse sous l’état de siège entre 2021 et 2025, met notamment en évidence les restrictions d’accès à certaines zones d’opérations, les pressions sécuritaires et le développement de l’autocensure.
Ces difficultés sont particulièrement sensibles lors de la couverture des conflits armés, mais également des crises sanitaires. Dans une province confrontée à Ebola, les journalistes jouent un rôle important dans la diffusion des messages de prévention, la vérification des rumeurs et l’information des populations. Leur travail peut cependant les exposer à la méfiance, à des accusations et à des pressions provenant de différents acteurs.
La question de la liberté de la presse ne se limite pas aux atteintes physiques. Elle concerne aussi l’indépendance des rédactions, l’accès aux sources officielles, les conditions économiques des médias et la capacité des journalistes à traiter des sujets sensibles sans craindre des représailles.
Sur le plan juridique, la Constitution congolaise garantit notamment la liberté d’expression et le droit à l’information. L’ordonnance-loi n° 23/009 du 13 mars 2023 a également modernisé le cadre régissant l’exercice de la liberté de la presse. Cette réforme n’a toutefois pas supprimé toutes les préoccupations relatives aux poursuites pénales et à l’application des garanties légales.
Des initiatives institutionnelles ont parallèlement été engagées. Le 12 octobre 2026, une table ronde nationale réunissant des représentants des médias, de la justice et des services de sécurité a formulé des recommandations visant notamment à renforcer la protection des journalistes. Présentées au Conseil des ministres le 23 octobre, elles prévoient un mécanisme d’alerte et une meilleure collaboration entre les institutions concernées. Leur mise en œuvre effective reste à évaluer.
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Pour David Ramazani, directeur général de buniaactualite.cd et formateur en journalisme, la protection des professionnels des médias constitue une exigence fondamentale, particulièrement dans les provinces affectées par les conflits.
« La liberté de la presse n’est pas une faveur. Dans un contexte de conflits, d’État de siège et de Ebola, cette liberté doit davantage être garantie. Les crimes commis contre les journalistes ne doivent pas aussi rester impunis. S’attaquer à un journaliste, c’est s’attaquer au droit de toute une société à être informé », déclare-t-il.
Au terme de cette période, les informations disponibles ne permettent pas d’établir un bilan statistique exhaustif des violations de la liberté de la presse en Ituri entre 2020 et novembre 2026. Les méthodes de comptabilisation et les périodes couvertes par les différentes organisations ne sont pas toujours identiques.
Elles permettent néanmoins de documenter des assassinats, des arrestations, des enlèvements, des menaces et des pressions exercées sur des professionnels des médias, ainsi que certaines réponses apportées par les autorités judiciaires et sécuritaires.
La Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes, instituée par l’Assemblée générale des Nations unies en 2013, replace ces affaires devant une exigence précise : identifier les responsables, établir les faits par des enquêtes indépendantes et garantir l’accès des victimes à la justice.
En Ituri, l’une des principales questions demeure celle du devenir des enquêtes ouvertes après les crimes et agressions contre les journalistes. Au-delà des annonces d’arrestations et des engagements institutionnels, les familles des victimes et la profession attendent des informations vérifiables sur les procédures engagées et leurs résultats.
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