Le 6 mai 2021, sous l’impulsion du président Tshisekedi, l’état de siège est instauré en Ituri et au Nord-Kivu, deux provinces de la République démocratique du Congo. Une mesure exceptionnelle prise pour répondre à une crise sécuritaire quasi « chronique ». Cinq ans plus tard, cette mesure exceptionnelle s’est transformée en « cadre durable » de gestion de l’Est congolais.
Derrière les discours officiels et les postures politiques, une réalité plus complexe s’impose, celle de voir une « stratégie militarisée », des « résultats contrastés », et une « crise qui semble résister ».
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Voici 50 points saillants, réels et significatifs, positifs et négatifs, qui permettent de comprendre ce que ces cinq années ont réellement produit. Ils sont non exhaustifs, et basés uniquement sur des faits vérifiables ou ayant fait l’objet d’une prise de position publique, d’une enquête ou d’une publication médiatique consultés ou relayés par buniaactualite.cd.
I. Basculement structurel de l’Etat (1-10)
1. L’état de siège a instauré une militarisation complète de l’administration provinciale. Le Gouverneur est à la fois autorité provinciale et commandant des opérations militaires.
2. Il a suspendu de facto l’architecture classique de gouvernance civile. Les Assemblées provinciales et les gouvernements provinciaux sont inexistants.
3. Il a renforcé la centralisation du pouvoir sécuritaire à Kinshasa. Présidence, Ministère de Défense, commandement de l’armée… plusieurs fois les gouvernements ont été rappelés à Kinshasa. Le premier du Nord-Kivu a été définitivement rappelé avant d’être remplacé.
4. Il a permis une chaîne de commandement plus directe entre pouvoir politique et forces armées.
5. Il a instauré un mode de gestion de crise permanent dans deux provinces clés, l’Ituri et le Nord-Kivu.
6. Il a redéfini les priorités de l’État autour de la sécurité. Mais dans ces conditions, le développement à travers des infrastructures prend aussi une place considérable. Plusieurs projets financés par Kinshasa (Université de Bunia, aéroport, routes…) sont achevés ou en cours.
7. Il a affaibli les contre-pouvoirs institutionnels locaux. Aucun contrôle au niveau provincial, à l’absence des Assemblées provinciales. Difficile de dire comment l’argent généré par les regies provinciales a été géré durant ces 5 ans en Ituri et au Nord-Kivu. Aucune communication indépendamment vérifiable sur les recettes mobilisées annuellement, leur mode de gestion… Sachant que plusieurs projets de développement sont financés par Kinshasa, les députés provinciaux et les membres des gouvernements provinciaux sont quasiment plus payés, il est difficile de dire avec exactitude ce que fait l’argent mobilisé par la DGRPI et la DGRNK
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8. Il a installé une culture d’urgence dans la gestion publique. Ce qui est une bonne chose pour l’intérêt commun.
9. Il a prolongé une logique d’exception sans mécanisme clair de sortie. Sa durée initiale est limitée à 30 jours. Elle est reconduite de manière quasi automatique depuis 2021. Malgré l’annonce des mesures d’atténuation de l’état de siège par Kinshasa, l’application reste lettre morte. Les prorogations se font presque sans débat au niveau du parlement.
10. Il a transformé l’Est en laboratoire sécuritaire du pouvoir central.
II. Intensification militaire sans victoire décisive (11-20)
11. Les opérations militaires ont été amplifiées en volume et en fréquence. En Ituri par exemple, certains bastions des groupes armés dont la CRP sont passés sous contrôle de l’armée. Au Nord-Kivu, l’armée utilise des drones pour chambarder des positions du M23 soutenu par l’armée ougandaise. En Ituri, Luboya se félicite d’avoir pacifié 80% de la province. Une prise de position critique, si les groupes armés, comme CODECO, continuent à détenir toutes les armes sans une volonté visible de démobilisation et de désarmement.
12. Les offensives contre les Allied Democratic Forces (ADF) ont neutralisé plusieurs bastions. Mais la capacité de nuisance de cette rébellion d’origine ougandaise est loin d’être totalement anéantie. Pour preuve, des centaines de civils continuent à être tués dans les territoires de Beni (Nord-Kivu) et Irumu, Mambasa (Ituri).
13. La coopération militaire régionale (notamment avec l’Ouganda) a été relancée. L’armée ougandaise a intensifié sa zone d’influence jusqu’à Lubero. Bunia, Djugu et Mahagi en Ituri, ont été ses nouvelles zones. D’autres forces régionales sont arrivées en appui aux opérations militaires en RDC, sans trop grand succès.
14. Les Wazalendo, appelés des jeunes patriotes, constituent une nouvelle dynamique de soutien aux FARDC. Ils combattent pour la République. Un mariage peu soutenu par la communauté internationale. Des abus et parfois affrontements directs FARDC Wazalendo sont par moments signalés.
15. La résurgence du Mouvement du 23 mars a reconfiguré le conflit au Nord-Kivu. Certaines zones passent sous contrôle rebelle malgré l’état de siège. Le Nord-Kivu a perdu son chef-lieu Goma, contrôlée par la rébellion depuis plusieurs mois, aéroport fermé… Chef-lieu déplacé de Goma à Beni. Des centres stratégiques ont été temporairement perdus puis reconquis
16. Plusieurs militaires, dont des généraux arrêtés pour avoir abandonné leur positions. D’autres pour une complicité présumée avec l’ennemi.
17. L’armée congolaise a démontré une capacité de résistance accrue, mais pas de domination durable. Elle a réussi à garder certaines de ses positions en Ituri et au Nord-Kivu, tout en récupérant d’autres des mains des groupes armés.
18. Les groupes armés restent fragmentés mais résilients. Si des groupes armés locaux du Nord-Kivu sont considérés comme des Wazalendo, ceux de l’Ituri ne le sont pas.
19. Le conflit s’est complexifié avec l’implication d’acteurs régionaux. Le Rwanda et l’Ouganda sont régulièrement accusés de soutenir les rébellions au Congo.
20. Aucun basculement militaire décisif n’a été enregistré en cinq ans. Au début de l’état de siège, juste Bunagana était sous contrôle rebelle. 5 ans après, plusieurs agglomérations ont été occupées au Nord-Kivu. En Ituri, plusieurs villages de Mahagi, Irumu, Djugu sont « totalement et/ou partiellement contrôlés » par des groupes armés, dont la CODECO, FRPI, FPIC, CRP. Si la Codeco est devenue un peu calme ces derniers mois, elle continue à contrôler ou occuper plusieurs villages.
III. Résultats sécuritaires contrastés (21-30)
21. Certaines zones urbaines ont connu des accalmies relatives ponctuelles. Des axes stratégiques ont été partiellement sécurisés par moments. C’est le cas de la RN 27 en Ituri, où le trafic était presque impossible pendant un moment.
22. L’usage de l’approche militaire et non militaire ont produit certains effets positifs. La signature d’acte d’engagement de cessation des hostilités par certains groupes armés locaux, essentiellement en Ituri, avec même une fois la participation de l’ancien ministre de la Défense Bemba. Des actes signés, sans malheureusement un respect total, bien que certains miliciens ont déposé les armes avec la participation du P-DDRCS. D’autres armes récupérées par les FARDC
23. Les zones rurales restent les plus exposées aux violences armées. Des sites de déplacés peu protégés où des carnages de civils sont parfois signalés. Le P-DDRCS continue de réclamer des moyens conséquents pour mieux jouer son rôle.
24. Les massacres de civils n’ont pas été éradiqués. Aucun groupe armé totalement désarmé, le port d’armes par des miliciens, bien que signataires d’actes d’engagement de paix, continuent à constituer une menace pour la population.
25. Les déplacements internes se maintiennent à des niveaux élevés. Aucun site de déplacés n’a pu fermer durant les 5 ans de l’état de siège à Bunia. A l’intérieur, les grands sites de déplacés continuent d’exister dans des conditions humanitaires très précaires.
26. Les cycles de représailles communautaires persistent en Ituri. Les groupes armés locaux, à la place de s’attaquer entre eux, ciblent parfois des civils innocents, non armés et pas sécurisés.
27. La présence de l’État armé n’a pas toujours signifié protection effective dans certaines zones. Le faible effectif des forces de défense et de sécurité a constitué non seulement le plaidoyer des autorités provinciales mais aussi des acteurs locaux (société civile…)
28. L’insécurité s’est déplacée géographiquement plutôt qu’elle n’a disparu.
29. Les groupes armés exploitent les vides sécuritaires persistants en contrôlant des sites miniers. C’est le cas de plusieurs sites miniers en Ituri et au Nord-Kivu, contrôlés par des rebelles, qui facilitent la contrebande minière et leur autofinancement.
30. La perception d’insécurité reste élevée malgré la militarisation. Allusion faite ici aux différents rapports indépendants.
IV. Gouvernance militaire : entre contrôle et dérives (31-40)
31. L’état de siège a permis une réactivité administrative accrue dans certaines situations d’urgence. Il a facilité la prise de décisions rapides sans lourdeurs bureaucratiques
32. La crise entre les Assemblées provinciales en veilleuse et les autorités militaires semble perdurer. Tout acteur politique, du niveau provincial ou national qui critique l’état de siège est soit accusé de « connivence avec l’ennemi, démoralisation des troupes, faux bruits,…»
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33. En Ituri, une relative continuité du commandement a été maintenue. Le lieutenant-général Luboya N’Kashama Johnny, gouverneur militaire et commandant des opérations militaires, est resté à son poste malgré des appels sollicitant parfois la levée de l’état de siège ou son remplacement. Seul le poste de vice-gouverneur a connu un changement. L’ancien est l’actuel patron de la Police nationale congolaise en RDC alors que le nouveau semble ne pas être présent à son poste depuis plusieurs mois sans que des communications claires ne soient données sur sa non présence prolongée à son poste.
34. Au Nord-Kivu, l’instabilité des gouverneurs militaires a affaibli la cohérence de l’action. 3, voire 4 gouverneurs se sont succédés. D’abord, Constant Ndima Kongba, nommé le 10 mai 2021, en poste depuis. En l’absence de C. Ndima (rappelé en août 2023), l’intérim a été assuré par le vice-gouverneur policier, le commissaire divisionnaire Romy Ekuka Lipopo. Puis le Général-Major Peter Cirimwami Nkuba. Il a été nommé gouverneur ad intérim en septembre 2023. Il a exercé ces fonctions jusqu’à son assassinat en janvier 2025. Général-Major Somo Kakule Evariste, est le Gouverneur militaire actuel, ayant officiellement installé son administration provinciale en mai 2025 à Beni après sa prise de fonction en début d’année.
35. Des accusations récurrentes d’abus et d’exactions ont été documentées, notamment par des experts de l’ONU et des ONG
36. Des pratiques de taxation illégale ont été dénoncées par des acteurs locaux. Il s’agit entre autres des points de contrôle, transformés aux points de péage obligatoire, où des militaires exigent de l’argent aux passants (motos, véhicules…) Une situation que l’état de siège n’a pas réussi à stopper, malgré certaines décisions prises par des Gouverneurs militaires.
37. La justice militaire a été critiquée pour son manque de transparence et d’autres faiblesses. Amnesty International avait même fait un rapport sur la question.
38. Les espaces de liberté civique ont été réduits dans plusieurs zones.
39. La société civile a continué à jouer un rôle critique malgré les pressions. Des arrestations des acteurs politiques ou acteurs de la société civile se sont intensifiés.
40. L’État s’est imposé par la force sans toujours reconstruire la confiance.
V. Impacts socio-économique et humains (41-50)
41. Les activités économiques locales ont été durablement fragilisées suite à la persistance de l’insécurité dans certaines zones.
42. Les circuits commerciaux ont été perturbés par l’insécurité persistante. Les populations rurales ont subi une précarisation accrue.
43. L’ouverture de certains axes routiers sécurisés a permi la relance économique dans certaines zones grâce aux efforts de l’armée.
44. L’accès aux services de base reste inégal et instable.
45. Les crises humanitaires se sont prolongées dans plusieurs territoires. Des milliers de déplacés sont aujourd’hui comptabilisés en Ituri et au Nord-Kivu, sans parler des réfugiés.
46. Les organisations humanitaires ont dû adapter leurs interventions en contexte militarisé.
47. Une fatigue sociale profonde s’est installée face à une crise interminable.
48. Malgré tout, certaines initiatives locales de résilience communautaire ont émergé.
49. L’État n’a pas réussi à restaurer pleinement son rôle protecteur perçu durant les 5 ans.
50. La crise de confiance entre citoyens et institutions reste un obstacle majeur à toute stabilisation.
Cinq ans après, l’état de siège a produit un résultat paradoxal. Plus de contrôle militaire, mais pas plus de paix durable jusque-là, au vrai sens du terme. Des zones occupées par des groupes armés, des miliciens locaux et étrangers toujours armés, des personnes déplacées….
Il a permis de reprendre partiellement l’initiative sécuritaire, mais il n’a ni brisé la dynamique des groupes armés, ni restauré l’autorité complète de l’État.
Une stratégie fondée principalement sur la force ne suffit pas à résoudre une crise enracinée dans des dynamiques politiques, économiques et communautaires.
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« L’État congolais est-il prêt à changer de méthode, ou va-t-il prolonger indéfiniment une réponse qui a atteint ses limites ? », s’interroge un citoyen, qui salue toutefois les efforts dans le développement. Des dizaines de kilomètres des routes asphaltées, des infrastructures construites, et autres. Mais entre la restauration et le développement, les avis restent toujours partagés.
David Ramazani

