Quand les autorités avancent un chiffre : « Djugu à 80% en paix », faudrait-il lire avec prudence ? Buniaactualite.cd décrypte cette sortie médiatique, en apportant une analyse objective basée essentiellement sur les faits. Ce pourcentage semble calculé sur la base d’une réduction des combats ouverts, ou de la présence visible de l’autorité de l’État. Mais qu’est-ce qui manque ?
Depuis le début de la crise sécuritaire en 2017, le territoire de Djugu, dans la province de Ituri, a souvent été décrit comme l’épicentre de la déstabilisation. Déplacés, villages incendiés, meurtres, déplacements massifs; la violence a ravagé ce territoire de la République démocratique du Congo.
L’activisme des milices, notamment celle de la CODECO, d’autodéfense comme Zaïre ou encore la montée d’une rébellion plus récente, CRP, ont alimenté une insécurité quasi chronique, ayant même fait appel à l’arrivée « critique » et « mouvementée » de l’armée ougandaise UPDF à Djugu. Cette arrivée est en-dehors de l’instauration de l’état de siège ou encore de la présence de la Monusco.
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Au fil des années, des milliers de civils se sont déplacés vers des sites temporaires ou définitifs, un exode aux lourdes conséquences humanitaires et sociales. Les populations déplacées réclamaient, depuis longtemps, le retour « effectif de la paix » pour faciliter le retour dans leurs villages respectifs.
Une promesse de paix et un chiffre fort
Le 1ᵉʳ décembre 2025, le gouverneur militaire de l’Ituri, Johnny Luboya N’Kashama, a affirmé, dans le cadre de la session du comité consultatif provincial du projet « STAR-EST », que Djugu est aujourd’hui « à 80 % en paix ». Il a déclaré : « Même Djugu où il y avait l’instabilité, aujourd’hui je pense que Djugu est aussi à 80 % en paix. »
Selon lui, la combinaison entre les opérations des forces de sécurité, la remise volontaire d’armes par des miliciens, et le redéploiement de l’État dans les zones minières jadis incontrôlables, a permis de restaurer un environnement plus stable dans une large partie du territoire.
Ce que l’apaisement recouvre, et les signaux encourageants en 4 points.
1. Désarmement et redditions
Depuis début 2025, plusieurs miliciens, notamment des membres du groupe Zaïre, ont remis leurs armes dans le cadre du programme de désarmement, démobilisation et relèvement communautaire (P-DDRCS). Par exemple, plus de 600 miliciens avaient déposé les armes à Mabanga (Djugu), avec récupération d’armes et munitions.
En novembre 2025, une deuxième vague de reddition a concerné des militants de la CRP, signe que certaines factions acceptent de se réinsérer.
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2. Pression sécuritaire et récupération d’armes
Les opérations des FARDC (forces armées congolaises) se poursuivent. En novembre 2025, les FARDC ont saisi douze armes AK-47, 1 495 munitions et plusieurs chargeurs dans le territoire de Djugu, ciblant la milice CRP, groupe armé de Thomas Lubanga.
Ces actions militaires, combinées à la démobilisation, affaiblissent les groupes armés, condition jugée nécessaire pour un retour à la paix durable.
3. Volonté politique affichée
La déclaration de Luboya installe l’apaisement comme une priorité politique, encouragée officiellement. Dans ses interventions, le gouverneur réitère l’appel à la reddition volontaire, à la réconciliation, et à la reprise de la vie civile.
Pourquoi le « 80 % de paix » appel à l’analyse ?
Tentative de réponse en 3 points majeurs.
1. Indicateurs non partagés, méthode floue
Le chiffre de « 80 % de paix » n’est accompagné d’aucun indicateur vérifiable : ni nombre d’incidents, ni cartographie des zones pacifiées, ni recul des déplacements, ni retour effectif des populations. L’affirmation reste donc abstraite, ce qui rend son évaluation difficile.
2. Insécurité encore réelle, violences persistantes
Malgré les avancées, des attaques meurtrières se sont poursuivies en 2025. En octobre en guise d’illustration, des miliciens de la CODECO ont tué plus de 20 civils, selon un rapport de Ebuteli. La même structure a conclu que la capacité opérationnelle et de nuisance de la Codeco sont restées « intacte ».
Les milices CRP continuent également d’être actives : en août 2025, une attaque attribuée à la CRP près de Nyamamba (plaine du lac Albert, Djugu) a fait au moins six morts, dont quatre soldats. Ces derniers jours, CRP a sensiblement été « réduite » grâce aux opérations militaires et aux défections, toujours selon Ebuteli.
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De plus, des caches d’armes continuent d’être découvertes, comme celle mise au jour fin novembre 2025 à Mabanga, contenant des armes lourdes, des roquettes et des munitions.
Autrement dit : la pacification reste partielle, avec des poches d’insécurité qui menacent la stabilité.
3. Crise humanitaire persistante
L’accalmie proclamée ne se traduit pas encore par un retour massif des déplacés. Selon le bureau humanitaire de l’ONU (OCHA), plus de 300 000 personnes dans Djugu sont privées d’assistance humanitaire en 2025, en raison de l’insécurité qui perturbe l’accès aux zones touchées. Des chiffrés récemment relayés par des médias.
En 2025, des attaques sur des sites de déplacés ont provoqué de nouvelles fuites. Des déplacés tués à la recherche de la nourriture dans leurs champs. Même les services de base (santé, éducation) sont fragiles dans certains coins.
Ce qu’il resterait à faire pour transformer l’apaisement en paix durable
Pour que le discours de paix ne reste pas un simple slogan, plusieurs chantiers doivent être engagés ou intensifiés sans tarder :
1. Transparence et publication d’indicateurs : le gouvernorat devrait diffuser des données claires. Nombre d’incidents, zones sécurisées, retours de déplacés, couverture administrative et socio-économique, afin de mesurer l’évolution réelle sur le terrain.
2. Accélération du désarmement, démobilisation et réintégration (DDR + relèvement communautaire) en soutenant financièrement et logiquement le programme P-DDRCS, dont le gouverneur lui-même reconnaît le sous-financement.
3. Protection des civils et lutte contre les groupes restants. Il faudrait poursuivre les opérations de traque et de détection de caches d’armes, tout en renforçant la présence de l’État (justice, administration, services sociaux) dans les zones recouvrées.
4. Relance humanitaire et développement socio-économique. Il y a lieu de garantir l’accès à l’aide, aux soins, à l’éducation, aux projets agricoles et de relèvement pour les retournés et déplacés, comme l’exigent les populations concernées.
5. Cohésion communautaire, justice et réconciliation. Il faudrait impliquer les chefs coutumiers, les ONG, les communautés locales dans un processus inclusif de dialogue, de réparation et de prévention des violences.
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De manière significative, le
renforcement de l’État de droit et de la présence de l’État (administration, sécurité, services publics) restent indispensables pour offrir une alternative crédible à l’autorité des milices. Des groupes armés qui contrôlent encore certains axes stratégiques du point de vue exploitation minière. Si Mabanga de la CRP est passée sous contrôle de l’armée, d’autres régions minières sont encore contrôlées par des miliciens de la Codeco.
Paix à Djugu : un tournant à « consolider »
L’annonce de « Djugu à 80 % en paix » est un signal fort (politique comme moral) et marque une rupture dans le discours sécuritaire autour de la province de l’Ituri.
Mais la route vers une paix durable est encore longue : le chiffre, s’il peut encourager l’espoir, ne remplace pas des preuves tangibles.
Récemment, RAD a communiqué sur la volonté de plus de 50 mille éléments du groupe armé Codeco à rejoindre la réserve armée de défense. Des miliciens qui, il faut le souligner, n’ont pas encore officiellement tous déposé les armes.
La reprise de la vie civile, le retour des déplacés, la reconstruction sociale et économique, la justice pour les victimes restent des chantiers essentiels. Sans transparence, sans programmes concrets et concertés, l’accalmie pourrait n’être qu’un répit (fragile et provisoire) à la merci de la moindre résurgence de la violence.
Le vrai test pour les autorités et la société sera de transformer cet « état de paix partielle » en stabilité durable et en développement pour les populations de Djugu.
Rédaction

