Sourires, larmes de joie et applaudissements nourris ont accompagné la proclamation de Sylvie Kavira Muyisa comme Docteure en Relations Internationales à l’Université de Kisangani (UNIKIS), le jeudi 25 septembre 2025 à Kisangani. Avec la mention Grande Distinction, cette chercheuse tenace inscrit son nom dans l’histoire de l’Université de Bunia (UNIBU) et dans le cœur de celles et ceux qui croient en l’avenir de la recherche congolaise.
Le combat d’une femme dans un milieu exigeant
En RDC, rares sont les femmes qui franchissent le cap du doctorat. Pour Mme Kavira, ce succès est l’aboutissement d’années de travail, de nuits blanches et de sacrifices personnels.
« Derrière chaque page de ma thèse, il y a 10 pages de ma vie », confiait-elle à ses proches après la soutenance.
Son parcours devient aujourd’hui un symbole d’inspiration pour toutes les jeunes filles qui rêvent d’embrasser la carrière scientifique.
Rejoignant le monde scientifique depuis 2012 comme assistante à l’université de Bunia, elle a soutenu sa thèse quelques années après avoir défendue son mémoire de diplôme d’études supérieures au sein de l’université de Kisangani. Elle était déjà Chef de Travaux à l’Université de Bunia, son université d’attache.
Une thèse sur un enjeu brûlant : le Grand Virunga
Intitulée « Transnationalité des acteurs et gouvernance des aires protégées du Paysage du Grand Virunga », sa recherche plonge au cœur des tensions qui entourent l’un des plus grands trésors écologiques d’Afrique. Entre ONG internationales, États voisins et communautés locales, les rivalités sont fortes autour de la conservation des huit aires protégées partagées entre la RDC, le Rwanda et l’Ouganda.
Avec une approche géopolitique rigoureuse, la Docteure Kavira démontre que les dispositifs existants [Agenda 2063, COMIFAC, Traité du Grand Virunga] peinent à être appliqués, faute d’harmonisation et de véritable implication des communautés locales. Elle propose un nouveau modèle de gouvernance basé sur le dialogue permanent et l’usage des nouvelles technologies pour mieux protéger ce patrimoine mondial.
Au-delà d’une réussite personnelle, la proclamation de Mme Kavira Muyisa est vécue comme une victoire pour l’Université de Bunia, pour l’Ituri et pour toute la RDC. Elle rappelle que, malgré les difficultés, la science congolaise a les ressources humaines capables de répondre aux défis globaux.
« C’est un jour de fierté, pour l’UNIBU », témoignait à buniaactualite.cd une étudiante de première licence en sciences juridiques.
Essentiel sur sa thèse
La thèse de Sylvie Kavira Muyisa s’intéresse au paysage transfrontalier du Grand Virunga, un espace naturel unique au monde qui s’étend sur trois pays : la République Démocratique du Congo, le Rwanda et l’Ouganda. On y retrouve huit aires protégées, dont certaines classées patrimoine mondial par l’UNESCO, mais aussi convoitées pour leurs ressources naturelles et leur potentiel touristique.
Mme Kavira démontre que la gouvernance de ces aires protégées est plus complexe à cause de la présence d’une pluralité d’acteurs étatiques, multilatéraux et transnationaux (Entreprises multinationales, ONGI, ONG nationales, locales, individus, groupes armés, associations criminelles,…). Tous poursuivent des intérêts différents, parfois même contradictoires. Là où certains prônent une stricte conservation de la biodiversité, d’autres défendent l’exploitation économique ou la survie des populations locales. Cette mosaïque d’acteurs entraîne souvent des conflits de gouvernance et une coexistence difficile.
Son travail passe en revue les grands cadres existants, comme l’Agenda 2063 de l’Union Africaine, les objectifs de conservation dits « 30×30 », le plan de convergence de la COMIFAC (Commission des Forêts d’Afrique Centrale) et le Traité de collaboration pour le tourisme et la conservation dans le Grand Virunga. Elle constate que, malgré leur pertinence sur le papier, ces mécanismes connaissent une faible mise en œuvre sur le terrain, freinée par les rivalités politiques, la souveraineté des États et la marginalisation des populations locales.
L’apport majeur de cette recherche est la proposition d’un nouveau modèle de gouvernance concertée par interconnexion. Ce modèle vise à dépasser les logiques d’opposition en mettant en place :
* une harmonisation des politiques de gestion entre les trois pays ;
* une instance permanente de dialogue rassemblant tous les acteurs ;
* l’élimination des zones d’influence exclusives ;
* l’utilisation d’outils technologiques comme le Système d’Information Géographique (SIG) pour une surveillance commune et transparente des frontières.
Par cette approche, la Docteure Kavira ouvre des pistes concrètes pour une gestion durable et concertée de ce patrimoine naturel, tout en intégrant les besoins des communautés locales. Son travail dépasse le simple cadre académique pour devenir une réflexion stratégique sur la paix, la sécurité, la coopération régionale et le développement durable dans la région des Grands Lacs.
Rédaction
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