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    À Bunia, au cœur d’une province marquée par des années de violences, les séquelles ne sont pas uniquement visibles. Derrière les pertes humaines et les déplacements, un autre drame se joue en silence : celui de la santé mentale. Sur le terrain, les équipes du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) observent une détresse profonde, souvent ignorée, mais bien réelle. Peur permanente, troubles du sommeil, anxiété chronique… autant de signes qui traduisent une population exposée en continu à l’insécurité.

    Dans cette interview exclusive accordée à buniaactualite.cd, Rachel Akonkwa, agente de terrain en santé mentale au sein du CICR, décrit avec précision l’ampleur du phénomène. Elle met en lumière les conséquences durables des violences, particulièrement chez les enfants, mais aussi les obstacles liés aux tabous et au manque de prise en charge. À travers ses explications, se dessine une urgence : celle de considérer la santé mentale comme une priorité dans une province où la souffrance psychologique reste trop souvent invisible.

    Bunia Actualité (BA) : Au-delà des blessures physiques, en rencontrant des personnes affectées sur le terrain, qu’est-ce que vous observez en termes de traumatisme invisible ?

    Rachel Akonkwa (CICR) : Compte tenu de la diversité des situations de conflit, nous observons également une diversité des manifestations du traumatisme psychologique. Il est évident que certaines communautés sont collectivement affectées par des éclats de violence et des confrontations armées. Les réponses de sursaut face aux menaces, constamment présentes, maintiennent la population dans un état de vigilance permanente, pouvant évoluer vers une hypervigilance dans les cas les plus sévères.

    Au niveau individuel, la violence vécue peut également se manifester par des pensées intrusives et récurrentes, ainsi que par des reviviscences des événements traumatiques, rendant parfois la vie quotidienne profondément entravée par la souffrance psychique.

    Par ailleurs, les personnes présentant déjà une vulnérabilité ou une condition préexistante en santé mentale peuvent voir leurs difficultés s’aggraver, notamment sous forme de tristesse profonde, d’anxiété généralisée, pouvant s’entrelacer avec des symptomatologies multiples, incluant parfois des manifestations psychotiques.

    Enfant et adulte sont exposés à des violences répétées et qui perdurent en Ituri. Quelles conséquences cela engendre-t-elle ?

    La réexposition prolongée aux violences constitue un facteur d’aggravation des vulnérabilités psychologiques, aussi bien chez les enfants que chez les adultes. Lorsque l’insécurité devient chronique, elle empêche les processus naturels de récupération et installe un état de stress permanent.

    Chez les enfants, cette exposition répétée peut perturber le développement émotionnel et cognitif, se manifester par des troubles de l’attention, des difficultés scolaires, des peurs persistantes ou des changements de comportement.

    Chez les adultes, elle peut entraîner une anxiété chronique, des troubles du sommeil, une hypervigilance constante, des états dépressifs, ainsi que des stratégies d’adaptation négatives, notamment l’abus pour tenter d’atténuer la souffrance psychique.

    Les conséquences varient selon l’histoire de vie de chaque individu, les ressources disponibles et les violences vécues.

    De manière particulière, les enfants qui ont été témoins des scènes horribles (massacres, déplacements forcés, pertes des proches), quels types de traumatismes portent-ils et comment ils affectent l’avenir de ces enfants ?

    Chez les enfants témoins de violences extrêmes (massacres, déplacements forcés, pertes des proches), le traumatisme laisse souvent une empreinte profonde et durable. Il peut se manifester par des peurs persistantes, des troubles du sommeil, des reviviscences, des difficultés à réguler les émotions, à faire confiance aux autres et à se sentir en sécurité dans le monde.

    Ces expériences peuvent affecter leur développement affectif, relationnel et scolaire, fragiliser l’estime de soi et limiter leur capacité à se projeter dans l’avenir. Lorsque la violence survient à un âge où les repères fondamentaux se construisent, elle peut altérer le sentiment d’appartenance et le lien aux figures protectrices.

    Le stress chronique est peu à peu normalisé pour certaines familles. À partir de quel moment ce stress devient dangereux pour la santé mentale ?

    Dans un contexte de conflit persistant comme celui observé en Ituri, la normalisation de la violence et du stress qui y est associé peut être comprise comme une stratégie de survie, permettant aux individus et aux familles de continuer à vivre et à faire face au quotidien. Toutefois, cette adaptation ne se fait pas sans conséquences.

    Le moment où ce stress devient dangereux pour la santé mentale dépend largement des mécanismes de résilience développés par l’individu au sein de la famille et de sa communauté.

    Pour certaines personnes, le point de bascule, où les symptômes psychologiques évoluent vers une souffrance plus sévère ou une pathologie, peut survenir plus rapidement qu’on ne le pense.

    Pour d’autres, une certaine résistance existe, mais sur la durée, des conséquences peuvent apparaître aux niveaux individuel, familial et communautaire.

    Dans une société où l’on parle très peu de la santé mentale, comment les populations perçoivent-elles les souffrances psychologiques ? Des tabous et des incompréhensions entrent-ils en jeu ?

    Dans de nombreuses sociétés, la santé mentale reste un sujet tabou, ce qui conduit à une mauvaise compréhension, une minimisation ou une déformation des souffrances psychologiques.

    Contrairement aux maladies physiques, ces souffrances sont invisibles et, lorsqu’elles ne sont pas reconnues, elles s’expriment souvent par des symptômes physiques tels que des douleurs diffuses, des brûlures ou une oppression thoracique, etc. Ces manifestations sont traitées médicalement sans chercher leur origine émotionnelle, ce qui peut mener à des incompréhensions et à la stigmatisation des patients, parfois perçus comme simulateurs.

    Dans certains contextes, la santé mentale est également liée à des croyances spirituelles. La détresse psychologique peut être interprétée comme une punition divine, un manque de foi ou une possession, ce qui pousse les individus à consulter des figures religieuses ou des guérisseurs traditionnels plutôt que des professionnels de santé.

    De plus, les troubles mentaux sont souvent associés à une faiblesse personnelle, perçus comme un manque de volonté ou un défaut de caractère, renforçant les jugements négatifs à l’encontre des personnes affectées.

    Enfin, la peur de nuire à la réputation familiale ou d’être exclu socialement renforce le silence autour de ces sujets. Ainsi, les individus souffrent souvent seuls, dans la culpabilité et l’incompréhension.

    Comment le CICR accompagne-t-il de manière pratique les personnes affectées par le traumatisme lié aux conflits armés en Ituri ?

    Dans le cadre de sa collaboration avec la division provinciale de la santé, via le programme national de santé mentale, le CICR soutient les centres de santé pour intégrer la santé mentale dans les soins de santé primaires.

    Actuellement, le CICR appuie cinq structures de santé (CS Rubingo, Tchabi, Kilo-État, Kilo-Mission et CH Rwankole) en offrant un service de prise en charge psychosociale destiné aux personnes affectées par les conflits armés et autres situations de violence.

    Plus de 2000 personnes soutenues (dont 391 cette année) ont bénéficié de ce service sur l’ensemble de ces structures en 2025. Ce service repose sur la présence d’agents psychosociaux dans les centres de santé, qui apportent un soutien en santé mentale et psychosociale, aident les personnes touchées à surmonter les traumatismes psychologiques et renforcent leurs capacités de résilience.

    À lire aussi : Traumatisme invisible : en Ituri, ces blessures qui ne se voient pas

    Par ailleurs, des sensibilisateurs œuvrent au sein des communautés pour promouvoir l’importance de la santé mentale, lutter contre les tabous et encourager les victimes à rechercher de l’aide. Ils ont réussi à atteindre 17 482 personnes à travers divers outils de sensibilisation.

     

    Interview réalisée par Verite Johnson

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