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    Peut-on croire aux opérations conjointes FARDC-UPDF contre les ADF ? La question traverse les esprits dans l’Est de la RDC. Sur le terrain, les combats continuent. Mais l’ennemi semble s’être déplacé plus qu’il n’a été neutralisé. Pour le journaliste d’investigation Nicaise Kibel’Bel Oka, la réponse exige une lecture froide, débarrassée des illusions diplomatiques.

    Selon lui, la coopération militaire entre Kinshasa et Kampala ne peut pas être analysée sous l’angle de la « bonne foi ». Les relations internationales obéissent à une logique d’intérêts. Si l’armée ougandaise est présente sur le sol congolais, c’est d’abord parce que l’Ouganda y trouve un avantage stratégique.

    D’un ennemi localisé à une menace éclatée

    Il rappelle qu’au lancement des opérations Sokola 1, le 16 juin 2014, les ADF évoluaient dans un périmètre bien défini : l’axe Eringeti-Tsutsubo, Watalinga-Kamango, Karuruma-Mwalika. À cette période, les FARDC combattaient seules et avaient presque réussi à contenir l’ennemi dans cette zone précise.

    Aujourd’hui, avec les opérations conjointes FARDC-UPDF, la présence des ADF est signalée à Irumu, Mambasa, Manguredjipa et dans d’autres localités. Pour Nicaise Kibel’Bel Oka, cette dispersion pose problème. Une opération militaire, explique-t-il, suppose une délimitation claire du théâtre d’opérations. Or, la situation actuelle ressemble davantage à une poursuite permanente qu’à un encerclement stratégique.

    Il compare la dynamique à une chasse au village : le gibier court, le chasseur suit. Mais jusqu’où ? Si l’ennemi continue d’avancer, rien ne garantit qu’il ne s’enfoncera pas plus profondément dans le pays. La question demeure : l’UPDF suivra-t-elle indéfiniment ?

    Refoulement plutôt qu’éradication ?

    Autre point sensible de son analyse : la dimension transfrontalière. Les ADF sont historiquement un mouvement rebelle d’origine ougandaise. Selon certaines lectures géopolitiques qu’il évoque, l’intervention de l’UPDF aurait surtout permis de sécuriser sa propre frontière en repoussant la menace vers l’intérieur de la RDC.

    Dès lors, une interrogation s’impose : si ces rebelles sont ougandais, pourquoi ne pas créer un couloir les contraignant à retourner vers leur pays d’origine ? Pourquoi les poursuivre exclusivement à l’intérieur du territoire congolais ? Il ne tranche pas, mais invite chacun à réfléchir.

    Il souligne également que la composition actuelle des ADF inclut des combattants de diverses nationalités : Ougandais, Burundais, Tanzaniens, Rwandais, ce qui, selon lui, révèle la porosité persistante des frontières régionales.

    Le moral des troupes et le poids de la population

    Au-delà des considérations géopolitiques, il évoque un facteur souvent négligé : le moral des militaires. Les épisodes où certains officiers, notamment les généraux Mundos, Mbangu, ont été publiquement hués ont laissé des traces. Une armée critiquée ou désavouée peut-elle rester pleinement motivée sur le terrain ?

    Pour ce spécialiste des questions de défense, le soutien populaire demeure déterminant. Intervenant sur les antennes de la Radio Graben Beni, il estime qu’une large part de la réussite d’une guerre dépend de l’adhésion et de l’accompagnement de la population. Sans cette base sociale, aucune stratégie ne peut produire des résultats durables.

    Revenir à l’esprit de Sokola 1

    Sa proposition est structurée : procéder à une évaluation claire des opérations conjointes, dresser un bilan avec l’armée ougandaise, puis envisager son retrait afin que les FARDC reprennent l’initiative principale de la lutte contre les ADF. Cela n’exclurait pas un échange de renseignements entre les deux pays, ni une vigilance accrue de l’Ouganda sur ses propres frontières.

    Pour lui, l’esprit de Sokola 1, un plan conçu et conduit par la RDC, doit redevenir la matrice stratégique. Mais il reconnaît que cette décision dépasse le seul cadre militaire. Les équilibres politico-économiques régionaux pèsent lourd dans ce dossier.

    À lire aussi : FARDC-UPDF : Une année des opérations conjointes, quel bilan ?

    Auteur de l’ouvrage, Ituri : De la guerre identitaire au pillage des mines d’or de Kilo-Moto par les multinationales, directeur du journal Les Coulisses et responsable du Centre d’Études et Recherches Géopolitiques de l’Est du Congo, Nicaise Kibel’Bel Oka s’est imposé comme une voix singulière sur les questions de sécurité dans la région des Grands Lacs. Lauréat du prix africain 2009 de la Liberté de la Presse décerné par CNN et classé parmi les 100 héros de l’information en 2014 par Reporters sans Frontières, il inscrit son analyse dans une approche géopolitique assumée.

    Au fond, son propos ne vise pas à nier l’existence des opérations militaires. Il interroge leur efficacité réelle, leur cohérence stratégique et leurs implications à long terme.

     

    Verite Johnson

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