La Joie ( un prénom d’emprunt pour préserver son identité ) a aujourd’hui 16 ans. Élève en troisième année des humanités dans une école de la province de Ituri à l’Est de la RDC, elle s’accroche à ses cahiers comme à une promesse d’avenir. Pourtant, derrière son regard calme se cache un passé que peu d’adultes pourraient supporter.
Tout bascule en 2022. Elle n’a que 14 ans.Cette nuit-là, la famille prend la fuite. Elle, plongée dans un sommeil profond, ne comprend rien à l’agitation. On tente de la réveiller. Elle se rendort. Quelques instants plus tard, des hommes armés surgissent dans la maison.
Ils l’enlèvent. Son lit devient son fardeau. Le matelas sur lequel elle dormait, elle devra le transporter elle-même. Pendant cinq jours. Cinq jours de marche vers un lieu inconnu, sans savoir ce qui l’attend.
Trois mois d’ombre
En captivité, les règles sont brutales. Les filles enlevées sont attribuées de force à des combattants. Chacune reçoit un “mari”. Sauf les plus jeunes.
La Joie fait partie de celles que l’on estime trop jeunes. Ce n’est pas une délivrance. On la désigne, avec d’autres adolescentes, pour les tâches domestiques : puiser de l’eau, préparer les repas.
Un travail imposé, sous surveillance, sans répit.
Et sans droit de manger ce qu’elle prépare.
La nourriture est réservée aux hommes armés. Pour survivre, les otages sont escortées jusqu’aux champs des cultivateurs pour y prendre des bananes ou du manioc. Elles grillent ce qu’elles trouvent au feu, improvisent de quoi tenir un jour de plus.
« Là-bas, c’était le chaos », raconte-t-elle simplement. Pas de médicaments. Pas d’abri digne de ce nom. Un otage tombe malade et meurt. Une autre, enceinte, survit de justesse. Ils sont une dizaine à vivre dans cette incertitude permanente. Certains combattants parlent de les exécuter. D’autres préfèrent les garder pour les travaux. Trois mois passent ainsi.
La fuite inespérée
Un jour, alors qu’elles partent puiser de l’eau, escortées par un combattant, l’impensable se produit.
L’homme leur murmure de fuir. Il dit qu’il trouvera comment se justifier. Qu’il assumera.
Elles hésitent à peine. Elles courent. Derrière elles, des coups de feu éclatent. De quoi faire croire à une tentative d’évasion réprimée.
Elles marchent longtemps, sans repère, guidées seulement par l’instinct de survie. Puis, enfin, la maison. Le retour. La vie.
Mais le répit sera de courte durée. Dans un autre village de l’Ituri, un membre de sa famille, impliqué dans un groupe armé, la force à rejoindre le mouvement. Selon lui, elle y sera protégée.
Une deuxième vie pénible. Là-bas, elle est initiée à la manipulation d’armes.
Premier jour : apprendre à porter une arme.
Deuxième jour : apprendre à la charger.
« Oui, j’ai porté les armes » affirme t-elle. Sur son visage à ce moment, l’on peut lire les regrets.
Trois semaines passent. Puis, sans explication détaillée, elle est relâchée. Deuxième bataille gagné !
Le traumatisme et le désir d’école
Recueillie par des partenaires humanitaires, elle est relocalisée pour éviter un nouvel enrôlement. La brousse a laissé des traces profondes.
« En brousse, j’étais traumatisée. Moi, tout ce que je voulais, c’était de revenir au cours. »
À sa libération, elle exprime immédiatement son souhait de reprendre l’école. Mais les moyens manquent.
Aujourd’hui, son destin a pris un autre tournant. Elle bénéficie d’un accompagnement assuré par AJEDEC et Save the Children, dans le cadre d’un projet d’appui intégré à la protection de l’enfance, à l’éducation et au bien-être psychosocial des enfants affectés par le conflit armé en Ituri.
Un soutien psychosocial lui a permis de retrouver peu à peu son équilibre. Des kits scolaires lui ont été remis. Elle est retournée en classe.
Sa tutrice ne cache pas son soulagement. Elle remercie les organisations pour leur accompagnement et affirme que l’adolescente « a retrouvé sa conscience après ces moments difficiles », grâce notamment au suivi psychosocial.
Reconstruire, pas à pas
La Joie avance désormais avec une détermination discrète. Son rêve aujourd’hui, servir une cause noble : combattre la malnutrition. Une ambition qui l’a poussé à choisir la nutrition aux humanités.
À 16 ans, elle ne demande qu’une chose : apprendre. Dans la parcelle où elle vit, elle fait visiter son petit jardin où est planté notamment des oignons.
Son passé ne s’efface pas. Mais chaque matin passé sur les bancs de l’école est une victoire silencieuse contre la violence qui a tenté de lui voler son enfance. Un changement est visible. Lors de l’échange avec buniaactualite.cd, elle n’hésite pas de sourire ou éclater de rire !
Et au moment de lui dire de choisir un prénom. Elle ne se trompe pas : La Joie !
Et dans son prénom d’emprunt, il y a déjà une promesse.
Son histoire reste protégée : ni lieu, ni nom de groupe armé, ni image ne seront révélés. C’est une question de sécurité.
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Verite Johnson

