Après avoir conclu des accords de paix et de coopération stratégique avec les États-Unis, Félix Tshisekedi sollicite désormais un engagement plus important de la Russie dans la crise sécuritaire de l’est de la République démocratique du Congo. Cette ouverture diplomatique pose une question : Kinshasa peut-elle renforcer simultanément ses relations avec Washington et Moscou sans fragiliser ses intérêts stratégiques ?
Le 30 octobre 2026, lors de son entretien avec Vladimir Poutine au Kremlin, Félix Tshisekedi a demandé à la Russie d’accompagner les efforts de paix dans l’est de la RDC. Le président congolais a notamment sollicité son soutien pour l’application des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et le renouvellement du mandat de la MONUSCO, qui arrive à échéance le 20 décembre prochain.
Cette démarche intervient près de onze mois après la signature, le 4 décembre 2025, des accords de Washington entre la RDC et le Rwanda, sous les auspices du président américain Donald Trump. Ces engagements prolongent l’accord de paix signé le 27 juin 2025 et s’accompagnent d’un partenariat stratégique entre Kinshasa et Washington, notamment dans les minerais critiques, l’énergie et les infrastructures.
Malgré ces avancées diplomatiques, les combats se poursuivent dans l’est congolais. Devant Vladimir Poutine, Félix Tshisekedi a lui-même reconnu les difficultés rencontrées dans l’application des processus de Washington et de Doha. « Malheureusement, la concrétisation n’est pas encore vraiment au rendez-vous », a-t-il déclaré, selon l’Agence congolaise de presse (ACP).
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Pour autant, considérer cette visite comme un abandon du partenariat américain serait prématuré. Le 28 octobre, soit deux jours avant l’entretien Tshisekedi-Poutine, le département américain du Trésor a annoncé des sanctions contre le ministère rwandais de la Défense et l’institution financière Zigama Credit and Savings Society, accusés de contribuer au soutien du M23. Washington a présenté ces mesures comme un moyen d’exiger le respect des engagements pris dans le cadre des accords de paix.
Ces sanctions montrent que les États-Unis continuent d’intervenir dans le dossier congolais. Leur efficacité reste néanmoins à apprécier à travers les changements qu’elles pourraient provoquer sur le terrain, notamment concernant le retrait des forces rwandaises, la cessation du soutien au M23 et la protection des civils.
La Russie, un partenaire aux intérêts multiples
Le recours à Moscou présente un intérêt diplomatique identifiable. Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, la Russie dispose d’un droit de veto et participe aux décisions concernant la paix et la sécurité internationales. Elle a notamment voté en faveur des résolutions 2773 et 2808 sur la situation en RDC.
Mais ce soutien aux résolutions ne garantit pas une intervention russe capable de modifier le rapport de forces dans l’est congolais. Moscou ne peut, à lui seul, imposer leur application. Les comptes rendus publics de la rencontre du 30 octobre ne font pas état d’un nouvel engagement militaire russe ou d’un mécanisme opérationnel destiné à obtenir le retrait des forces étrangères.
Un autre élément mérite attention : la Russie entretient également une coopération militaire avec le Rwanda. Selon le ministère rwandais de la Défense, Kigali a accueilli, du 20 au 22 mai 2026, la septième réunion de la Commission mixte russo-rwandaise de coopération militaro-technique.
Cette relation ne démontre pas que Moscou soutient les opérations du M23. Elle rappelle cependant que la Russie possède ses propres intérêts à Kigali. Pour Kinshasa, l’enjeu consiste donc à obtenir un soutien russe sur la souveraineté congolaise sans présumer que Moscou serait disposé à sacrifier ses relations avec le Rwanda.
Le risque de contradictions avec Washington
Le principal risque pour Kinshasa ne réside pas dans le simple fait de dialoguer avec la Russie. Les États souverains peuvent entretenir des relations avec plusieurs puissances. Les difficultés pourraient apparaître si les nouveaux engagements conclus avec Moscou entraient en contradiction avec ceux déjà souscrits auprès de Washington.
Le partenariat stratégique signé avec les États-Unis prévoit notamment des mécanismes d’accès préférentiel et de première offre pour certains projets miniers et investissements stratégiques. Une implication russe dans les mêmes actifs pourrait donc soulever des questions de compatibilité contractuelle. Cela ne signifie pas que toute coopération économique avec Moscou serait interdite, mais que ses conditions devraient être examinées au regard des engagements existants.
Sur le plan financier, la Russie fait également l’objet de sanctions occidentales liées notamment à la guerre en Ukraine. Certaines transactions avec des entités russes sanctionnées, particulièrement dans le secteur militaro-industriel, peuvent exposer des établissements financiers étrangers à des restrictions américaines. Le risque dépendrait de la nature des partenaires, des opérations et des contrats concernés, et non de la seule existence de relations diplomatiques entre Kinshasa et Moscou.
Il existe aussi un risque politique. Si les partenaires américains interprétaient certains engagements russo-congolais comme incompatibles avec leurs intérêts stratégiques, la confiance nécessaire à l’exécution des accords pourrait être affectée. À ce stade, aucun élément public vérifié ne permet toutefois d’affirmer que Washington aurait menacé Kinshasa de représailles à la suite de cette visite.
Une diversification qui peut aussi servir Kinshasa
À l’inverse, une diplomatie ouverte à plusieurs partenaires peut permettre à la RDC d’élargir ses soutiens internationaux et de réduire sa dépendance envers une seule puissance. Washington joue un rôle central dans la médiation avec Kigali, tandis que Moscou peut être sollicité dans les discussions du Conseil de sécurité, notamment sur l’avenir de la MONUSCO.
Ces interventions ne sont pas nécessairement concurrentes. Elles pourraient se compléter si elles restent coordonnées avec les initiatives de l’Union africaine, les négociations de Doha et les engagements de Washington.
La question déterminante reste cependant celle des résultats. À Moscou, trois accords de coopération ont été annoncés comme signés, portant notamment sur la création d’une commission intergouvernementale et le renforcement des échanges dans les domaines de l’éducation et de la santé. Aucun accord public de défense garantissant une assistance militaire russe à Kinshasa n’a été identifié dans les communications consultées.
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Dès lors, plusieurs interrogations demeurent : quelle contribution précise Moscou est-elle prête à apporter à l’application des résolutions de l’ONU ? Comment cette nouvelle coopération s’articulera-t-elle avec les engagements américains ? Et quelles garanties permettront d’éviter que la diversification diplomatique ne débouche sur des obligations contradictoires ?
Pour les populations de l’est de la RDC, confrontées aux violences, aux déplacements forcés et à l’insécurité persistante, la multiplication des partenaires étrangers ne constitue pas, en elle-même, une amélioration de la situation.
Le défi de Kinshasa est ainsi moins de choisir entre Washington et Moscou que de préserver la cohérence de sa politique étrangère. La portée de cette stratégie se mesurera principalement à l’application des accords existants, aux progrès vérifiables vers la paix et aux avantages économiques effectivement obtenus pour la population congolaise.
Rédaction

