Au-delà de leurs activités militaires, les Forces démocratiques alliées (ADF) mettent progressivement en place un véritable système de gouvernance parallèle dans les territoires qu’elles influencent. Dans son rapport final, le Groupe d’experts des Nations Unies révèle que le groupe armé ne se contente plus de racketter les populations : il organise désormais un système structuré de taxation, délivre des justificatifs de paiement et impose ses propres règles de circulation et de commerce. Une évolution qui traduit la volonté des ADF de contrôler durablement l’économie locale.
Selon les experts, cette administration parallèle s’est développée principalement dans les territoires d’Irumu, de Mambasa et de Lubero. Face à la diminution de certains financements extérieurs, les ADF ont renforcé leur capacité à générer des revenus directement auprès des populations vivant sous leur influence. Les taxes imposées concernent aussi bien les déplacements des personnes que certaines activités économiques, notamment la production de cacao.
Le rapport décrit un système relativement organisé. Pour circuler dans certaines zones, les habitants doivent obtenir un jeton appelé « Dubius », faisant office d’autorisation de passage. Les producteurs de cacao reçoivent, après paiement des taxes exigées, des documents dénommés « Amani na Upendo » ou « Délivrance Cacao », présentés comme des preuves de paiement. Ces documents témoignent, selon les experts, de la volonté des ADF d’institutionnaliser leurs prélèvements financiers.
Les Nations Unies précisent toutefois que cette fiscalité parallèle ne repose sur aucun consentement des populations. Les taxes sont perçues sous la menace de violences. Le rapport cite notamment une vidéo de propagande dans laquelle un membre des ADF affirme que les habitants doivent soit se convertir à l’islam, soit payer les taxes imposées, sous peine d’être tués ou expulsés des territoires contrôlés par le groupe.
Pour les experts, ce système dépasse le simple racket pratiqué par de nombreux groupes armés. Il s’apparente à une tentative d’exercer certaines fonctions traditionnellement dévolues à l’État, notamment le contrôle des déplacements, la perception de prélèvements obligatoires et la régulation de certaines activités économiques. Cette évolution constitue un indicateur de l’enracinement progressif des ADF dans certaines zones où la présence des institutions publiques demeure limitée.
Le rapport souligne également que ces recettes viennent s’ajouter à d’autres sources de financement du mouvement, notamment les enlèvements contre rançon, les pillages, les vols à main armée et diverses formes d’extorsion. Ensemble, ces ressources permettent aux ADF de maintenir leurs capacités opérationnelles malgré les offensives militaires conduites contre elles.
Au-delà de la question sécuritaire, les conclusions des Nations Unies mettent en évidence un défi majeur pour les autorités congolaises : la reconquête des territoires ne consiste pas seulement à déloger les groupes armés. Elle suppose également de rétablir l’autorité de l’État, de restaurer les services publics et de reprendre le contrôle des circuits économiques. Tant que des organisations armées seront en mesure de lever leurs propres taxes et d’imposer leurs règles aux populations, elles continueront d’exercer une influence qui dépasse largement le seul domaine militaire.
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