La nomination du général-major Gaby Kasongo Mulumba à la tête de l’Ituri et les orientations qui lui ont été données par le président de la République relancent le débat sur le bilan de près de cinq années de gestion du lieutenant-général Johnny Luboya Nkashama sous l’état de siège.
Sans jamais critiquer ouvertement son prédécesseur, le nouveau gouverneur militaire a révélé avoir reçu pour mission de réconcilier les communautés ituriennes, de renforcer la cohésion sociale, de faciliter le retour des déplacés, de restaurer durablement la sécurité et d’appuyer la riposte contre Ebola.
Des priorités qui correspondent précisément aux principaux défis qui continuent de se poser en Ituri malgré cinq années d’administration militaire.
Un paradoxe sécuritaire
Lorsque le lieutenant-général Johnny Luboya prend ses fonctions en mai 2021 dans le cadre de l’état de siège, l’objectif affiché par Kinshasa est clairement affiché, celui de neutraliser les groupes armés et restaurer l’autorité de l’État.
Sur plusieurs aspects, son administration peut revendiquer certains résultats. Les principaux axes routiers sont devenus plus praticables qu’auparavant. Des zones naguère difficilement accessibles, notamment autour de Mongbwalu, ont connu des périodes de stabilisation. La ville de Bunia a également bénéficié d’importants travaux d’infrastructures routières et d’investissements publics.
Johnny Luboya lui-même rappelait récemment que la province était passée d’un taux de stabilité « acceptable » et « défendable ». Pour lui, 80% du travail était déjà fait.
Cependant, les indicateurs sécuritaires demeurent préoccupants. Les massacres de civils se poursuivent dans certaines parties. Les attaques attribuées aux ADF, aux groupes armés CRP et aux CODECO ont continué d’être signalées ces dernières années, bien qu’une stabilité relative s’observe. Des milliers de personnes vivent encore dans des camps de déplacés autour de Bunia et dans d’autres localités.
Si la sécurité s’est améliorée dans certaines zones, l’objectif initial de pacification durable reste donc inachevé. Officiellement, aucun groupe armé n’a été neutralisé, bien que certains ont signé des actes d’engagement unilatéraux de cessation des hostilités et que d’autres ont remis symboliquement des armes de gré ou de force. CODECO par exemple, le plus important groupe armé de l’Ituri, garde quasiment « toute sa capacité de nuisance », avec des armes non déposées.
La réconciliation, nouveau mot-clé
Le message le plus marquant du nouveau gouverneur est probablement celui relatif à la réconciliation.
« J’ai reçu le mandat de réconcilier toutes les communautés », a-t-il affirmé à la presse.
Cette déclaration n’est pas anodine. Elle suggère que Kinshasa considère désormais que la réponse strictement militaire ne suffit plus à résoudre la crise iturienne.
Depuis plusieurs années, de nombreux analystes soulignent que les conflits en Ituri ne sont pas uniquement militaires. Ils reposent également sur des rivalités foncières, identitaires, économiques et politiques qui alimentent la méfiance entre communautés.
Voilà pourquoi, lors de son règne, Luboya a combiné les approches dites « militaires » et « non militaires »
En mettant la réconciliation au premier rang de ses priorités, le pouvoir central semble reconnaître implicitement que la paix durable passe autant par le dialogue que par les opérations militaires.
Mais là encore, des questionnements demeurent, avec qui se réconcilier pendant que certains groupes armés comme CODECO, CRP, FPIC, FRPIC,… continuent à détenir des armes.
Le retour des déplacés : un indicateur clé
Parmi les instructions données par Félix Tshisekedi figure également le retour des déplacés dans leurs milieux d’origine.
Là encore, il s’agit d’un indicateur révélateur. Une province véritablement stabilisée ne devrait plus compter des dizaines de milliers de personnes vivant dans des sites de déplacés.
Or plusieurs camps demeurent actifs autour de Bunia, Djugu et Irumu. Si sous Luboya quelques sites ont pu fermer, cela ne représente pas la majorité de sites existants. Les plus grands sites de déplacés continuent à exister, d’autres depuis fin 2017, début 2018.
L’insistance du chef de l’État sur cette question montre que le retour massif des populations n’est pas encore considéré comme acquis.
Pourtant, lors de ses récentes sorties médiatiques, Luboya a exhorté les déplacés à regagner leurs villages. Dans la pratique, certaines localités continuent à être contrôlées par des groupes armés qui, parfois, tuent même des déplacés à la recherche de nourriture aux champs….
Ebola, un nouveau défi politique
La résurgence de l’épidémie d’Ebola ajoute une pression supplémentaire sur la nouvelle administration.
Le président a demandé au gouverneur de faciliter le travail des équipes de riposte et d’appuyer l’ouverture de nouveaux centres de traitement.
Cette mission dépasse le simple domaine sanitaire. Dans un contexte où la défiance communautaire demeure forte et où certaines populations contestent encore les messages de prévention, la gestion de l’épidémie devient également un test de gouvernance et de leadership.
Tshisekedi est-il insatisfait du bilan de Luboya ?
Les faits disponibles ne permettent pas de l’affirmer. Aucune déclaration officielle du président de la République n’exprime une insatisfaction à l’égard du lieutenant-général Johnny Luboya.
En revanche, les missions assignées à Gaby Kasongo constituent un constat implicite.
D’abord, les problèmes que l’état de siège devait résoudre en 2021 demeurent largement présents en 2026. Sur le plan sécuritaire, si certains groupes armés sont restés presque inactifs, ils n’ont toutefois pas disparu.
Autrement dit, la nomination d’un nouveau gouverneur militaire ne signifie pas nécessairement un désaveu de son prédécesseur. Elle traduit surtout la volonté du pouvoir central d’ouvrir une nouvelle phase de l’état de siège, avec un accent plus marqué sur la réconciliation communautaire, le retour des déplacés et la gestion des crises humanitaires et sanitaires.
Certains analystes sur la toile tentent même de nuancer. Soit Tshisekedi est insatisfait du bilan de Luboya, soit il veut changer des stratégies pour un « meilleur » résultat sur le plan sécuritaire, sachant qu’une partie importante du Sud-Kivu et Nord-Kivu, majoritairement des grandes agglomérations sont sous contrôle rebelle.
Le véritable enjeu pour Gaby Kasongo sera de démontrer que cette nouvelle approche peut produire des résultats là où l’action militaire seule a montré ses limites.
Car cinq ans après l’instauration de l’état de siège, la question centrale reste inchangée : « comment transformer les gains sécuritaires ponctuels en une paix durable capable de permettre aux populations de vivre ensemble, de retourner chez elles et de reconstruire l’Ituri ? »
C’est sur cette capacité à conjuguer sécurité, réconciliation et gouvernance que sera probablement jugé le nouveau gouverneur militaire dans les mois à venir.
Verite Johnson

