Face à la progression inquiétante de la 17e épidémie de Maladie à virus Ebola dans la province de Ituri, le nouveau gouverneur militaire, le général-major Gaby Kasongo Mulumba Batoka, a décidé de durcir le ton. Signé le 29 juin 2026 et parvenue à buniaactualite.cd ce jeudi 02 juillet, son arrêté provincial impose une série de mesures exceptionnelles destinées à freiner la propagation du virus.
Son intention semble beaucoup plus précise, celle de reprendre le contrôle d’une situation sanitaire qui « échappe progressivement aux autorités ». Pourtant, derrière la fermeté affichée, une question fondamentale se pose déjà dans sa lecture minutieuse et objective :
« cet arsenal de mesures permettra-t-il réellement de contenir l’épidémie ou risque-t-il, au contraire, d’aggraver une défiance communautaire déjà extrêmement préoccupante ? » C’est cette interrogation qui intéresse la présente analyse, basée essentiellement sur des faits vérifiables et réels.
Car en Ituri, Ebola n’est manifestement plus seulement une urgence sanitaire. « C’est devenu quasiment une crise de confiance ».
Depuis plusieurs semaines, les signaux d’alerte se multiplient sur le terrain. À Nia-Nia, le Centre de Traitement Ebola de Bafwabango a été incendié par une foule en colère, provoquant la mort de deux personnes et la fuite de malades contaminés. À l’entrée nord de Bunia, le site sanitaire de Muzibala destiné au contrôle et au lavage des mains a lui aussi été saboté. Dans plusieurs localités du Nord-Kivu partagent les mêmes réalités que l’Ituri, notamment à Beni et Butembo, des agents de santé engagés dans la riposte ont été violemment agressés par des habitants convaincus, à tort, que ces soignants propagent eux-mêmes la maladie.
A lire aussi : Ituri : un arrêté provincial renforce la riposte Ebola avec des sanctions financières lourdes
Rwampara et Mongbwalu ont connu presque les mêmes situations de résistance communautaire, avec des incidents documentés il y a quelques semaines.
Ces incidents traduisent, dans une certaine mesure, une réalité que les autorités ne peuvent ignorer. « Une partie de la population ne croit toujours pas pleinement à l’existence d’Ebola » ou continue d’associer l’épidémie à des croyances locales, à des rumeurs ou à des manipulations.
C’est dans ce contexte déjà extrêmement fragile que le gouverneur Kasongo a choisi l’option de la contrainte.
L’arrêté provincial impose désormais des restrictions particulièrement sévères. Les motos-taxis doivent transporter un seul passager, chaque conducteur est tenu de porter une combinaison imperméable, un masque chirurgical, un casque et un désinfectant permanent. Les rassemblements dans des espaces fermés sont limités à cinquante personnes. Les piscines publiques sont interdites. Toute manipulation d’un corps sans vie avant l’arrivée des équipes sanitaires devient formellement interdite.
Certaines sanctions financières attirent particulièrement l’attention de notre analyse. Le transport non médical d’un cadavre expose désormais à des amendes pouvant atteindre plusieurs millions de francs congolais.
Sur le plan sanitaire, ces décisions s’expliquent. Ebola se transmet principalement par contact direct avec les fluides corporels et les enterrements traditionnels ont historiquement constitué l’un des principaux vecteurs de propagation lors des précédentes épidémies en RDC.
Mais la question centrale n’est pas uniquement scientifique. Elle est sociale.
Peut-on imposer des mesures aussi contraignantes dans une province où une grande partie de la population vit dans une extrême précarité, sans prévoir simultanément des mécanismes d’accompagnement ?
Prenons l’exemple des conducteurs de motos-taxis. Dans plusieurs territoires de l’Ituri, ce secteur constitue pratiquement l’unique source de revenus de milliers de jeunes et parfois le seul moyen pour transporter des corps sans vie. Leur imposer de transporter un seul passager, d’acquérir des équipements spécifiques et de désinfecter systématiquement chaque client revient à transférer sur eux le coût économique de la riposte, sans qu’aucune mesure compensatoire ne soit annoncée.
Pourtant, l’expérience congolaise des précédentes épidémies Ebola a démontré une constante. Lorsque les populations perçoivent la riposte comme punitive, elles développent des stratégies de contournement, dissimulent les malades et s’éloignent davantage des structures officielles.
Un autre problème apparaît à la lecture du texte. L’arrêté semble exiger énormément de la population, mais très peu de l’État lui-même.
Les citoyens doivent modifier brutalement leurs habitudes quotidiennes. Ils doivent accepter des restrictions de circulation, respecter de nouvelles obligations sanitaires et s’exposer à des sanctions sévères en cas d’infraction.
Mais en retour, où sont les garanties concrètes ?
À Lopa, des jeunes alertent depuis plusieurs jours sur l’absence d’ambulances pour évacuer des malades graves. En Ituri, plusieurs centres de santé dénoncent le manque de moyens pour financer les relais communautaires. À Nia-Nia, le médecin chef de zone avait signalé à plusieurs reprises l’absence totale de sécurité autour du centre Ebola bien avant son incendie.
Des organisations comme LUCHA ou SOCICO réclament depuis plusieurs jours davantage d’implication des acteurs locaux dans la sensibilisation. Pourtant, l’arrêté reste « silencieux sur ces aspects essentiels ».
Aucune annonce sur le renforcement logistique des centres de santé. Aucun mécanisme visible pour sécuriser les équipes médicales. Aucun soutien spécifique aux relais communautaires pourtant indispensables dans la sensibilisation de proximité.
Sur le plan juridique également, plusieurs dispositions méritent d’être observées avec prudence.
En période d’état de siège en République démocratique du Congo, la multiplication des contrôles routiers, des restrictions de déplacement et des sanctions financières peut rapidement créer des dérives. L’histoire administrative congolaise montre qu’un excès de pouvoir de contrôle ouvre souvent la voie aux tracasseries, aux extorsions et à l’arbitraire. Mais l’élément le plus frappant reste ailleurs.
Depuis quelques jours, plusieurs signaux encourageants montraient pourtant que la sensibilisation communautaire commençait lentement à produire des résultats. Dans plusieurs zones de Bunia, les relais communautaires formés par des organisations partenaires comme CORACON rapportent que les populations acceptent progressivement les enterrements dignes et sécurisés. De nombreux habitants commencent enfin à reconnaître l’existence réelle du virus. Plusieurs patients ont déjà quitté guéris les centres de traitement.
Ce qu’on sous-entend, un fragile processus de confiance commençait à se reconstruire. Le risque, aujourd’hui, est que l’excès de coercition vienne casser cette dynamique.
Ainsi, le gouverneur Kasongo a raison sur un point essentiel. La situation sanitaire en Ituri devient suffisamment grave pour justifier des mesures exceptionnelles. Ne rien faire aurait été irresponsable, surtout que des nouveaux cas ne cessent d’être enregistrés.
Mais la lutte contre Ebola en RDC a toujours enseigné une autre leçon, « on ne gagne jamais une riposte uniquement par des arrêtés administratifs ».
Ebola se combat d’abord par la confiance communautaire, par la transparence, par la proximité avec les populations, par l’implication des leaders locaux et par des moyens logistiques réellement adaptés aux réalités du terrain. La contrainte, à elle seule, ne suffit jamais.
Peu d’informations claires et indépendantes sont aussi communiquées sur la gestion des multiples fonds mobilisés pour la riposte en Ituri depuis le début de l’épidémie. Combien d’argent mobilisé ? Comment l’argent est utilisé ? Qu’est-ce qui manque ? Autant d’interrogations majeures.
Une dernière interrogation mérite enfin d’être posée.
Pourquoi cet arrêté extrêmement coercitif a-t-il été signé précisément le 29 juin, alors que depuis plusieurs jours déjà les signaux de défiance explosaient sur le terrain, culminant avec l’incendie du centre Ebola de Bafwabango et la multiplication d’attaques contre les équipes de riposte ?
S’agit-il d’une stratégie sanitaire anticipée ou d’une réaction d’urgence après une perte progressive de contrôle sur le terrain ?
La réponse à cette question déterminera probablement l’avenir de la riposte en Ituri.
Car aujourd’hui, le véritable combat contre Ebola ne se joue pas uniquement dans les centres de traitement.
Il se joue d’abord dans la confiance )ou la méfiance) entre l’État et sa population.
David Ramazani

