L’Ouganda vient de déclarer la fin de l’épidémie d’Ebola, souche Bundibugyo, sur son territoire. Bilan : peu de cas, chaîne de transmission rompue, et ce sans aucun médicament spécifique ni vaccin homologué. À quelques centaines de kilomètres, en RDC, chaque nouvelle alerte Ebola suscite la crainte d’une flambée incontrôlable. Ce contraste interpelle et pose une vraie question : pourquoi là-bas l’épidémie s’arrête-t-elle rapidement, alors qu’ici elle prend une tout autre ampleur ?
Le contexte des deux pays n’est pourtant pas le même. La RDC fait face à Ebola depuis 1976. Elle a connu 17 épidémies, dont certaines particulièrement meurtrières. L’Ouganda enregistre des flambées plus espacées et généralement plus limitées sur le plan géographique. L’expérience accumulée par la RDC ne suffit donc pas, à elle seule, à expliquer les différences observées aujourd’hui.
Au-delà de la comparaison, une réalité s’impose : la RDC combat l’épidémie à une tout autre échelle
Il faut aussi rappeler un élément essentiel : l’épidémie actuelle a pris naissance en RDC, plus précisément en Ituri, avant d’être détectée en Ouganda. Autrement dit, l’Ouganda n’était pas confronté au foyer initial, mais à des cas importés, dans un contexte où le système de surveillance avait déjà été renforcé aux frontières. Comparer les deux pays suppose donc de tenir compte de cette différence de départ.
Un premier facteur clé est la rapidité de la riposte. À Kampala, dès les premiers cas suspects, le système de surveillance a été activé. Isolement immédiat, traçage des contacts en 24 heures, communication de crise transparente. En RDC, le délai entre le premier cas et la déclaration officielle est souvent plus long en raison de l’enclavement, de la méfiance des communautés et de la multiplicité des zones touchées.
La confiance des communautés joue aussi un rôle déterminant. En Ouganda, les leaders locaux, religieux et traditionnels ont été associés dès la détection des premiers cas. Les enterrements sécurisés ont été globalement acceptés. En RDC, particulièrement dans l’Est, Ebola surgit dans un contexte de conflit armé, de rumeurs et de défiance envers l’État comme envers les acteurs humanitaires. Dans ces conditions, soigner devient parfois un acte politique.
Il faut rappeler que pour la souche Bundibugyo, il n’existe à ce jour ni vaccin approuvé ni traitement spécifique. Ni l’Ouganda ni la RDC ne disposaient donc d’une « arme miracle ». La différence s’est jouée sur le terrain : surveillance, isolement, prise en charge des malades et prévention. Sur ce point, les deux pays faisaient face aux mêmes limites.
Mais le poids de l’insécurité en RDC change considérablement la donne. Comment assurer le suivi des contacts lorsque des groupes armés contrôlent certains villages ? Comment installer un centre de traitement lorsque des équipes humanitaires sont elles-mêmes menacées ? L’Est de la RDC paie le prix de cette instabilité, qui complique l’accès aux populations et favorise la circulation du virus dans des zones difficiles d’accès.
La logistique et les ressources creusent encore l’écart. L’Ouganda a pu concentrer ses moyens sur deux ou trois districts. La RDC, avec un territoire immense et des infrastructures routières souvent dégradées, doit déployer laboratoires mobiles, équipes et intrants dans plusieurs provinces. Le défi logistique est sans commune mesure.
La communication fait également la différence. Kampala a privilégié des messages simples, diffusés dans les langues locales. En RDC, l’information se retrouve souvent concurrencée par les fausses rumeurs, la politisation de certaines questions sanitaires et la lassitude de populations qui ont déjà traversé Ebola, la Covid-19, le choléra et les conflits armés. Cette accumulation favorise parfois la méfiance envers les équipes de riposte.
Le rôle des partenaires n’est pas identique non plus. Les deux pays bénéficient de l’appui de l’OMS, de l’UNICEF et des CDC. Mais en Ouganda, la coordination a été plus centralisée et plus rapide. En RDC, la multiplicité des intervenants, les procédures administratives et les contraintes sécuritaires peuvent ralentir certaines décisions.
Il faut toutefois reconnaître ce que la RDC a réussi. Elle a été pionnière dans l’utilisation des vaccins contre la souche Ebola Zaïre et a sauvé des milliers de vies. Le problème avec Bundibugyo est que ces vaccins ne sont pas efficaces contre cette souche. La RDC se retrouve donc confrontée au même manque d’outils spécifiques que l’Ouganda.
Il convient aussi de nuancer la comparaison. Si l’Ituri reste l’épicentre de cette épidémie, d’autres provinces congolaises touchées, comme le Sud-Kivu, ont réussi à contenir la propagation malgré des défis sécuritaires et logistiques bien réels. Plus largement, aucune province contaminée à partir du foyer initial n’a enregistré une flambée comparable à celle observée en Ituri. Cela montre que, même en RDC, la riposte a permis de limiter l’extension de l’épidémie au-delà de son principal foyer.
Enfin, il faut garder à l’esprit qu’il est toujours plus facile de maîtriser une dizaine de cas qu’une épidémie qui compte déjà plusieurs milliers de cas. L’ampleur du foyer de départ influence inévitablement la difficulté de la riposte et les moyens à mobiliser.
L’exemple ougandais montre que, même sans vaccin ni médicament spécifique, il est possible de venir à bout d’Ebola grâce à trois piliers : l’alerte précoce, l’implication des communautés et une réponse coordonnée. Pour la RDC, le défi consiste à appliquer ces mêmes principes dans un environnement marqué par les conflits armés. Cela passe notamment par des couloirs humanitaires, un renforcement des agents de santé communautaires et une communication portée par des acteurs de confiance.
En conclusion, l’Ouganda tourne la page non pas parce qu’il disposait d’un traitement miracle, mais parce qu’il a pu appliquer les fondamentaux de la santé publique dans un contexte plus favorable. La RDC, de son côté, affronte une épidémie née sur son territoire, dans un environnement où l’insécurité, l’immensité du pays et l’ampleur du foyer initial compliquent considérablement la riposte. La question n’est donc pas seulement médicale. Elle est aussi sécuritaire, politique et sociale.
Nickson Manzekele

