À Kisangani, le gouverneur Paulin Lendongolia appelle la population à participer, ce samedi 24 octobre 2026, à une grande marche contre la rébellion, alors qu’il avait interdit, en septembre, une manifestation de l’opposition en invoquant les risques de propagation d’Ebola. Entre impératifs sanitaires, mobilisation politique et liberté de manifestation, ces deux décisions soulèvent une question de cohérence dans l’application des mesures de santé publique en province de la Tshopo.
Le contraste est documenté. Le 11 septembre 2026, le gouverneur Paulin Lendongolia justifiait l’interdiction d’une marche de la coalition d’opposition Article 64 (C64), prévue le 15 septembre à Kisangani, par la nécessité de protéger les populations contre l’épidémie d’Ebola.
Dans son communiqué, relayé notamment par plusieurs médias, l’autorité provinciale expliquait que cette interdiction répondait « exclusivement à une impérative exigence de santé publique ». Elle estimait que les rassemblements pouvaient favoriser les contacts rapprochés et accroître les risques de transmission du virus.
Le gouverneur avait également prévenu que les organisateurs et participants qui passeraient outre cette interdiction s’exposeraient à des sanctions.
À l’époque, les responsables de l’opposition avaient contesté cette décision, estimant que les restrictions sanitaires devaient s’appliquer de manière identique à toutes les sensibilités politiques.
Plus d’un mois après, le même gouverneur se retrouve à l’initiative d’une mobilisation populaire d’envergure, prévue ce samedi 24 octobre dans les rues de Kisangani.
Annoncée le 20 octobre, cette manifestation entend dénoncer le recours aux armes pour la conquête du pouvoir, exprimer le soutien aux institutions de la République et mobiliser la population contre la rébellion.
Selon les informations publiées vendredi 23 octobre, le cortège doit partir du stade Lumumba à 9 heures, passer par le gouvernorat et le rond-point ACKIS, avant de rejoindre l’esplanade de la Grande Poste pour des allocutions.
L’initiative poursuit donc des objectifs politiques et civiques clairement annoncés. Mais elle intervient dans une province où l’épidémie qui avait justifié l’interdiction de la marche de l’opposition n’est pas terminée.
Le 30 septembre, lors de l’ouverture de la session ordinaire de l’Assemblée provinciale, Paulin Lendongolia avait pourtant déploré publiquement le non-respect des restrictions sur les rassemblements.
« Nous avons ici interdit les rassemblements, les manifestations, les marches et consorts », avait-il déclaré, selon des propos rapportés le 1er octobre par Buniaactualite.cd.
Cette déclaration rend la situation actuelle particulièrement intéressante à examiner. Trois semaines après avoir rappelé la nécessité de respecter ces interdictions, le gouverneur encourage lui-même une mobilisation de masse.
Une situation sanitaire qui demeure préoccupante
La décision d’organiser cette marche intervient alors que la maladie à virus Ebola continue de circuler dans la Tshopo.
Selon les données de la Division provinciale de la santé, relayées le 20 octobre par l’Agence congolaise de presse (ACP), la province comptabilisait, au 19 octobre, 75 cas confirmés et 32 décès. Sept zones de santé sur les 23 que compte la Tshopo étaient affectées.
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Quelques jours auparavant, le 13 octobre, Paulin Lendongolia avait encore insisté sur le respect des mesures sanitaires, rappelant notamment les limitations imposées aux rassemblements.
Le contexte épidémiologique n’est donc pas devenu suffisamment rassurant, au regard des seules informations disponibles, pour expliquer automatiquement un assouplissement général des restrictions.
Il convient cependant de rappeler qu’Ebola ne se transmet pas par simple proximité dans l’air, comme certaines infections respiratoires. Selon l’Organisation mondiale de la santé, sa transmission entre personnes nécessite notamment un contact direct avec les liquides biologiques d’une personne malade ou avec des objets contaminés.
Une marche ne provoque donc pas automatiquement de nouvelles infections. Néanmoins, les contacts physiques et certaines interactions au sein d’une foule peuvent présenter des risques qui justifient une évaluation sanitaire adaptée au contexte épidémique.
Pour la manifestation du 24 octobre, le gouvernement provincial affirme avoir prévu des dispositions préventives.
Interrogé par Actualité.cd, le porte-parole du gouverneur, Me Michel Lumumba Byambe, a notamment annoncé la mise à disposition de solutions hydroalcooliques et le respect de la distanciation physique le long du parcours.
Ces précautions constituent des mesures de prévention. Leur annonce ne permet cependant pas, à elle seule, de conclure que tous les risques sanitaires seront maîtrisés.
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Une interrogation demeure. Pourquoi ces possibilités d’encadrement sanitaire, aujourd’hui mises en avant par l’autorité provinciale, n’avaient-elles pas été retenues pour permettre la manifestation de l’opposition en septembre ?
Les deux événements se déroulent à des dates différentes, et leur organisation matérielle n’est pas nécessairement identique. Cette différence doit être prise en compte avant toute conclusion. Mais elle ne dispense pas les autorités d’expliquer les critères ayant conduit à interdire l’un et à encourager l’autre.
Au-delà d’Ebola, la question de l’égalité devant les restrictions
La Constitution congolaise, en son article 26, garantit la liberté de manifestation. Elle prévoit que les organisateurs d’une manifestation sur la voie publique ou en plein air doivent informer par écrit l’autorité administrative compétente.
Ce droit peut s’exercer dans le respect des dispositions légales applicables et des impératifs de protection de la population. Une urgence sanitaire peut ainsi justifier des restrictions nécessaires et proportionnées.
La difficulté apparaît lorsque des manifestations comparables semblent faire l’objet de traitements différents sans explication suffisamment claire.
En septembre, le gouvernement provincial considérait qu’une manifestation de l’opposition présentait un risque sanitaire justifiant son interdiction. En octobre, une mobilisation soutenue par l’exécutif provincial est annoncée comme compatible avec la prévention d’Ebola, moyennant certaines précautions.
Cette différence de traitement apparent ne suffit pas, à elle seule, à démontrer une discrimination politique ou une violation de la Constitution.
Pour établir une éventuelle irrégularité, il faudrait notamment examiner les arrêtés encadrant les rassemblements, leur durée de validité, les dérogations éventuellement accordées et les critères sanitaires retenus pour autoriser certaines activités.
Dans les informations publiques consultées, aucune décision formelle levant les restrictions ou prévoyant une dérogation spécifique pour la manifestation du 24 octobre n’a été identifiée.
Cette absence de précision laisse ouverte une question administrative importante : les mesures ayant servi à interdire la marche du 15 septembre sont-elles toujours applicables dans les mêmes conditions ?
Une autre préoccupation concerne le caractère volontaire de la participation. Actualité.cd rapporte que certains services publics auraient demandé à leurs agents de prendre part à la marche, avec des listes de présence annoncées.
Ces informations méritent une vérification auprès des administrations concernées. L’article 26 de la Constitution précise en effet que nul ne peut être contraint de participer à une manifestation.
Une mobilisation politique légitime dans son objectif, mais des décisions à expliquer
La défense de la souveraineté nationale, la condamnation des violences armées et le soutien à la paix constituent des préoccupations qui peuvent légitimement motiver une mobilisation citoyenne.
Le gouverneur Paulin Lendongolia affirme inscrire sa démarche dans la défense des institutions républicaines et le rejet de la prise du pouvoir par les armes.
Selon les déclarations rapportées vendredi par l’ACP, il souhaite également montrer à l’opinion internationale l’attachement de la population de la Tshopo aux mécanismes démocratiques.
Ces objectifs ne sont pas, en eux-mêmes, incompatibles avec la liberté de manifestation. Celle-ci protège aussi bien les citoyens favorables aux institutions en place que ceux qui souhaitent exprimer pacifiquement leur opposition.
C’est précisément pour cette raison que la cohérence des décisions administratives importe.
L’exécutif provincial doit pouvoir expliquer pourquoi un risque jugé suffisamment sérieux pour empêcher une marche de l’opposition en septembre pourrait être maîtrisé lors d’une mobilisation qu’il soutient en octobre.
Une évolution des mesures sanitaires, une différence dans les dispositifs d’encadrement ou une nouvelle appréciation du risque pourraient constituer des éléments d’explication. Encore faudrait-il que ces éléments soient clairement établis et rendus publics.
La situation pose également un enjeu de confiance dans les messages de prévention contre Ebola.
Lorsque les populations reçoivent successivement des consignes restrictives et des appels à participer à de grands rassemblements, sans clarification des critères appliqués, la compréhension et l’acceptation des mesures sanitaires peuvent être fragilisées.
À ce stade, aucune conséquence sanitaire de la marche prévue ce samedi ne peut être établie, puisqu’il s’agit encore d’un événement annoncé. Il serait également prématuré de conclure à une intention politique discriminatoire sans disposer des décisions administratives et des explications complètes du gouvernorat.
Les faits documentés permettent néanmoins de relever une tension manifeste entre les positions successivement défendues par l’autorité provinciale.
Au-delà des motivations de la manifestation, quatre questions demeurent : les restrictions sanitaires sont-elles toujours en vigueur ? Une dérogation a-t-elle été accordée ? Quels critères justifient la différence de traitement entre les deux marches ? Et quelle appréciation les autorités sanitaires portent-elles sur la tenue d’un rassemblement de cette ampleur ?
Dans une province toujours confrontée à Ebola, la crédibilité de l’action publique dépend autant de la pertinence des mesures sanitaires que de leur application cohérente, transparente et équitable.
La rédaction

